Je suis peintre. j'eus un jour, sous ma porte, un billet grifonné d'une plume sûre, trois mots de critique sur une oeuvre que "je n'avais pas ratée", signé VGV. J'appris bientôt qu'il s'agissait de Victorien-Georges Volcante. Par la suite, je tentai de forcer VGV à me donner son avis de poète sans foi ni loi que l'art intéresse et dégoûte à la fois. Je savais que je ne devais pas attendre de lui compliments ou cris d'admiration. Il sait propulser d'un mot ou écraser d'un autre, sans garantie ni méchanceté.
Jamais, il y a quelques temps encore, je n'eusse imaginé qu'il m'accorderait la permission de jeter un oeil sur ses manuscrits. J'ose espérer qu'il me permettra parfois de rendre publiques ses pages du jour, fraîches et à peine sèches.
Il ignorait jusqu'à présent "les folies techniques de communication", se contentant de gratouiller le papier de ses cahiers qui forment une tour dans un coin de ses logis. Sous mon insistance, mes "Quel dommage !" et mes "Une oeuvre pareille !", il a consenti à ce que je sois le copiste fidèle de ses morceaux de bravoure. Il s'est laissé allé, par manque de vigilance ou indifférence, "à mettre un doigt dans l'engrenage", et se trouve "emmené" malgré lui, "pris dans les filets du net", amusé.
Le narcissisme n'est pas son fort, et son désir de reconnaissance nul, car il dit: "Si les six milliards d'hommes sur la planète se mettent à avoir une soif individuelle de reconnaissance, ce n'est même pa la peine de sortir de l'auberge !"
VGV est un de ces rentiers riches qui prennent plaisir à l'être. Ne pas travailler ne lui fait pas peur et, puisqu'il est là au moins jusqu'à ce que mort s'en suive, il parcourt le monde, habite ici ou là, sans souci d'adresse, ce qui rend ma tâche aléatoire, car il disparaît sans prévenir, revient de même, se terre sans lever un doigt, pendant des mois, sans signaler sa présence ni son humeur.
Quand, après l'avoir amadoué et lui avoir montré toutes sortes de pattes blanches, il accepta de me faire lire de ses pages, je me mis à pousser, au fil de ma lecture, des "Doux Jésus !" à n'en plus finir. Alors, me regardant d'un oeil pétillant, il me dit: "C'est le titre de ce fatras: Doux Jésus !" J'insistai alors, alléché, pour lire et recopier la première de ces milliers de pages, pour que montât dans les règles, si je puis dire, l'eau à ma bouche, et je ne fus pas déçu:
1
"Doux Jésus !", poussa d'un coup à l'unisson la troupe, Guicheux et Guicheuses venus prier sur la tombe de la fille du Prince Tancredi, quand elle vit sortir de terre le fils né d'outre, nourri au sein de sa mère bien, dehors mis par les vers alambiqués, dévoués corps et âme, sucés ruminés à contre coeur arraché de son père, un jour, par un grand-père sanguinaire, vlouf !
Doujésu naquit par déhiscence, mais dans un ho hisse sensé et bien senti. Quand sa mère fut de la taille d'une grosse prune humaine d'un violet profond à la peau luisante et tendue, admirable, où le monde alentours et souterrain se mirait, elle s'ouvrit et laissa aller le foetus à terme, mouillé de son mucus, enduit de son jus, brillant de ses sucs, fier d'être le noyau dur et neuf d'un nouveau monde qu'il allait tâter, où il ferait naturellement son trou pour grandir.
*
De ce jour, il m'accorda sa confiance épicée de caprices et de sauts de cabri à reculons qui me remplissent de désespoir pendant des jours, car il sait bouder sans raison, et me priver comme d'un dessert du moindre papier. Mais il ressurgit avec un "Alors ?!" ou une liasse noircie accompagnée d'un "Tiens !..."
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